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Juillet 1989, cap vers « l’est », direction la Grèce, n’ayant pas trouvé de carte routière de la Turquie. En route, une librairie, la fameuse carte, nous filons finalement versla porte entre Europe et Asie, Istanbul !
Le vieux fourgon est sommairement aménagé, intérieur partiellement isolé de bois et de moquette et pour dormir, une banquette-table-lit et des cadres suspendus pour les « minots ». Une glacière qui ne tient plus le froid depuis longtemps, des jerricanes d’eau et de gazole.
Nous sommes quatre, Laure, mon épouse, Aurélie, notre fille de 14 ans – elle craint de se faire enlever par des « barbares » ! – et Tristan, notre fils de 11 ans, qui lui ne dit rien !
Le fourgon grimpe laborieusement les cols des Alpes, la descente vers Turin est plus aisée. Sans s’arrêter ou presque, nous traversons l’Italie du Nord. Au bureau de change de la frontière, Tristan est étonné, une employée me propose des liasses de Dinars yougoslaves contre quelques billets français !
Deux ans avant le conflit qui allait mettre fin à la République yougoslave, les magasins où les denrées étaient rares. Aux repas, pain et sardines à l’huile. Grimaces des enfants ! Près de Dubrovnik, un jeune Yougoslave nous reproche d’être là : « Ici, c’est plein de scorpions et c’est mieux la Riviera ! ». Il veut nous dire, « retournez chez vous, ici il n’y a plus rien ! »
Vingt ans plutôt, à Mostar, j’avais seize ans, on m’avait accueilli très chaleureusement, agneau grillé, quelques verres de Slivovich… et souvenir de minarets « dansants », mais c’était avant le début du conflit, le contexte n’est plus du tout le même ! Cahin-caha, notre fourgon poursuit sa route. À Pristina, capitale du Kosovo, jour de marché, la foule est dense, fourmillante, il faut faire le plein de gazole. Nous avisons une station-service, l’attente sous le soleil est longue, mais lorsque le moment de nous faire servir arrive, impossible… Pas d’histoire ! Il faut quitter les lieux. Le témoin de la jauge proche de la zone rouge, il est inconcevable de prendre la route. Nous revenons sur nos pas, autre station-service, longue attente à nouveau. Des autochtones s’énervent, ils tapent contre le fourgon, il faut bien patienter malgré ce climat inhospitalier. Le pompiste remplit le réservoir, les chiffres du compteur de la pompe ne tournent pas et l’on me demande… une liasse de billets.
Passages dans de longs et sombres tunnels, là, des troupeaux de vaches. Dans l’obscurité, elles prennent le frais et rentrent seules à l’étable. Une route de montagne, devant nous, un vieux camion, sur la plate forme arrière, un chien attaché par une longue chaîne. Dans un virage, le chien glisse, il est traîné sur la chaussée, je klaxonne, le camion s’arrête, mais sûrement trop tard, pauvre chien ! Dans notre fourgon, la petite famille dort, ils n’ont rien vu…
Les routes grecques sont en meilleur état, pas de vitesse excessive. Nous pénétrons en Turquie par le poste-frontière d’Ipasala, immédiatement après le pont sur la Meric. Les douaniers grecs habillés de costumes traditionnels, d’un signe de main, nous indiquent de passer. Nous roulons dans un bassin d’eau, serait-ce une purification avant de rentrer en Turquie ? L’atmosphère est bien différente de l’autre côté de la frontière, soldats, mitraillettes, miradors, on se sent surveillé. Des militaires nous demandent de descendre du fourgon, de remplir des fiches et effectuer un inventaire exhaustif de tout ce que nous possédons. Les voyageurs sont rares, les douaniers soupçonneux prennent leur temps. Au bureau de change, nous troquons nos devises en livres turques, et reprenons la route via Istanbul, le ruban d’asphalte file droit dans un paysage plat. Appels de phares, avertisseurs, signes de main… Je m’arrête, je fais le tour du fourgon et finalement je comprends leurs signes comme étant des saluts et des témoignages de bienvenue au vu de nos plaques d’immatriculation françaises ! Les kilomètres défilent. Plus nous nous approchons de l’ancienne capitale, plus la circulation est dense. Trois pistes sont banalisées sur la voie rapide, mais à cinq de front, les véhicules vont de droite à gauche, de gauche à droite, puis prennent la piste de terre longeant le macadam. Observation du trafic et je conduis à la turque en zigzaguant ! Dans un nuage de poussière, je suis les autres engins sur la piste de terre en évitant les moutons. À l’entrée d’Istanbul, pour jouer, traversant cette artère, les enfants courent entre le flot grouillant de véhicules ! Dans une cacophonie de klaxons, les « dolmüs », taxis-fourgonnettes, jettent et avalent leurs passagers sans marquer d’arrêt.
Voilà, « la sublime porte entre l’Europe et l’Asie », sommes-nous dans un monde où le temps paraît autre ? Nous sommes au vingtième siècle, la circulation le confirme, malgré cela, le charme d’antan nous envahit peu à peu. Je pense à une citation de Chateaubriand : « Constantinople offre le plus beau point de vue dans l’univers ». Dans cette extravagante cité, d’une intensité foisonnante, le trouble nous habite dès les premiers instants où, du haut des minarets, les voix du muezzin semblent sortir du fond des âges. Au haut Moyen Age et durant plusieurs siècles, Constantinople incarnait, à elle seule, le progrès humain. Son passé nous rejoint et cette insaisissable cité nous plonge dans un ravissement exotique. Lieu de tous les dangers pour Tristan, lieu de tous les clins d’œil pour Aurélie et des Mille et Une Nuits pour Laure et moi ! Ville aux sept collines1 fondée à la jonction des trois mers, ses silhouettes de lignes courbes et de verticales, de coupoles cendrées et de minarets élancés, déroutent le regard et font perdre le sens de l’orientation…
Nous laissons notre fourgon entre la gare ferroviaire au bord de la Corne d’Or et la place Eminönü et partons à la découverte de « Byzance » à pied.
Un matin, dans le vacarme de la ville, dans ce tumulte incessant, un taxi s’arrête devant nous : le chauffeur en ouvre brusquement le capot, un cri déchirant ! Un chat bondit et court se cacher derrière une benne de détritus en décomposition pour mourir ! Le chauffeur est furieux, il vocifère, il prend des citadins à témoin. Les cireurs de chaussures au matériel de cuivre nous prennent à partie. Les livreurs de tapis, les porteurs et les vendeurs d’eau s’affairent. Autrefois, ils proposaient aussi du Sira, un breuvage non alcoolisé à base de jus de raisin.
Nous rêvons devant ces alignements de statues, de palais, ces agoras dallées de marbre, ces avenues, cet hippodrome aux trente mille places, où les spectacles devaient être saisissants.
Plus loin, l’église de la « sagesse divine », la plus grande église d’Orient, « Hagia Sophie », semble d’une jeunesse éclatante, mais ce sanctaire-musée a pourtant plus de mille ans. L’intérieur de la basilique, la « merveille des merveilles », est comme un immense vaisseau coiffé d’une haute coupole centrale. Les Ors de Sainte Sophie ornent sa nef, ils resplendissent dans des cartouches noirs suspendus à d’élégantes calligraphies et dans de rayonnantes fresques byzantines. L’atmosphère de ce lieu est particulière, surprenante, maintenant, il n’est plus un édifice consacré et les voix résonnent, les enfants crient, jouent, mangent…
Alors que nous traversons des jardins, un marchand au regard malicieux nous propose d’échanger Aurélie contre des tapis volants ! Les yeux noirs de notre fille en disent long ! Quelques années après, elle en parle encore ! Une cour rectangulaire à portiques, de nombreux pieds lavés dans une fontaine aux ablutions, un portail finement travaillé. Et voilà la mosquée du Sultan « Ahmer Camii », la « mosquée bleue », ici règne l’harmonie, sommes-nous sur terre ou dans les cieux ? À travers les ouvertures, les rayons de soleil illuminent l’espace, comme dans un arc-en-ciel, les mosaïques sont étincelantes et multicolores, rouges, noires, vertes, turquoise aux dominantes bleues. L’élégance de ses six minarets, la coupole hémisphérique flanquée de quatre demi-coupoles donnent l’impression d’une très grande légèreté, elle paraît être immatérielle. D’énormes candélabres en suspension, lustres aux mille feux, comme une multitude d’étoiles de la voûte céleste scintillent au-dessus de nous, quel contraste avec la lumière crue des vitraux. Seuls les hommes de tous âges méditent devant le « mihrab » alvéolé, au fond de la mosquée, derrières des tentures, les femmes, plus ou moins jeunes, cachées des regards, palabrent, prient…
Passant la triple porte de la muraille du « Topkapi Sarayi », nous nous arrêtons auprès de rafraîchissantes fontaines et des restes d’une médersa aujourd’hui presque disparue. Nous franchissons la « Soguk Cesme Kapisi », délicatement alvéolée, la porte de la « Source froide ». Dans l’enceinte du musée « Topkapi », nous observons l’attitude des Turcs. Ils s’arrêtent devant un mur où se trouve peinte une grande carte des anciennes frontières, songent-ils à ce vaste empire qui allait des confins de l’ancienne Perse jusqu’aux portes de Vienne, de Budapest jusqu'à la haute vallée du Nil… Dans le sérail de « Topkapi », une succession de musées : archéologique, ancien Orient, céramique, antiquités, de salle en salle nous découvrons un monde de richesses, de beauté et d’une très grande culture. Nous côtoyons des lieux autrefois très animés, des cours, des salons, la cour de la Valide où l’on réglait les affaires et, pour des rendez-vous peut-être secrets, de charmants kiosques aux faïences polychromes. Dans le harem toujours fermé, nous croyons apercevoir des silhouettes de femmes derrières des moucharabiehs, sont-elles encore là, cachées des regards !
La « Süleymaniye, Beyazit Camii », que les poètes turcs appelaient : « La splendeur et la joie » est une des plus belles et des plus somptueuses mosquées d’Istanbul. Sa pureté inspira tant de chantres lyriques.
Près de là, dans le « Grand Bazar » appelé aussi le « plaisir des yeux », la foule est oppressante, certaines femmes à la peau mate et fardée sont vêtues de noir, à moitié ou intégralement voilées et d’autres plus discrètes, dérobées de gris et de blanc, d’autres encore sans maquillage ont la peau très blanche. Dans les échoppes, l’accueil des commerçants est chaleureux, ils sont étonnés et joyeux de rencontrer une petite famille française, et désirent nous montrer leurs « trésors »… Les odeurs sont suaves et amères, parfums d’épices, douceurs des étalages de « loukoums » aromatisés à la rose, « baklava » au miel, « kadaif », pains d’halva, et « döner kebap », couches de viande superposées qui tournent lentement ouvrent l’appétit. Comment résister à cette tentation ! Tristan, perplexe, ne sait pas quoi manger, Aurélie veut des pâtisseries… Nous avalons avec délice des fruits frais et des gâteaux… Dans le « Büyük Çarsi », le « Grand Bazar », nous parcourons les ruelles aux vêtements dont certaines étoffes sont très brillantes, on y découvre des cuirs aux odeurs parfois écœurantes, mais aussi tapis, kilims, objets en bois, jouets en plastique, un singulier mélange d’authentique et de pacotille. Dans la rue des orfèvres du vieux bazar, Laure, attirée par des bijoux anciens, remarque toujours les plus beaux ! À travers les étals, des serveurs courent, portant sur des plateaux à anses des aiguières et des verres finement décorés de thé à la pomme.
Animations, odeurs d’épices, arômes d’Orient, le « Misir Carsi », le « Bazar égyptien », est le lieu le plus déroutant : personne ne nous remarque. Dans cette affluence, de peur de nous perdre, nous nous tenons par la main.
Au hasard de nos pérégrinations, nous pénétrons dans de petites mosquées, parfois modestes, parfois somptueuses… Près de la grande place de « Mehemet-Falith », de la place de « Sultan-Fatih », de la mosquée de « Sultan-Sélim » ou dans le quartier de « Beyoglu », de vieilles maisons en bois ou en pierre bordent des ruelles pentues qui dominent la tour de « Galata », là nous pensons évidemment rencontrer Pierre Loti attablé dans un café de « Stamboul » fumant un narguilé…
À la Corne d’Or, près de la tour de Galata, nous embarquons et remontons dans une ambiance silencieuse ce mythique détroit, le Bosphore. Entre l’Europe et l’Asie, laissant divaguer notre imagination, nous rêvons aux temps anciens. Nous apercevons sur les rives d’élégantes « Yali », vastes demeures de bois du siècle passé, de merveilleux jardins et palais curieusement occidentalisés dans un univers oriental. Ces visions nous plongent dans un ravissement…
Quelques jours après cette première immersion dans l’Orient, nous quittons la folle cité appelée « la ville des villes » il y a plus de mille ans par les Chinois, et dont Charles Fourrier dans ses « utopies imaginaires Istanbul » écrivait qu’un jour elle serait la « capitale de la Terre ». Nous traversons le « Bosphore », par le pont « Bogaziçi Köprüsü » pour un autre continent et flânons en passant par de petites baies, longeant la mer de « Marmara », mais nos pensées sont encore à Istanbul… Après s’être enfoncé dans les terres, nous pénétrons enfin dans la séduisante cité de Bursa. Tout est vert, les mausolées aux faïences émaillées, les mosquées, les tombeaux, les parures végétales des jardins où les cyprès fusent de partout. Des vergers odoriférants s’étendent jusqu’au pied de l’ancien Olympe de Mysie appelée aujourd’hui « l’Ulu Dag ». Dans cette ancienne cité, l’atmosphère est étrange le jour de « fête du sacrifice », le « Kurban Bayram », le sang ruisselle dans les rues, les moutons, égorgés, étripés, écorchés, gisent sur le macadam… Les relents âcres des odeurs de viande fraîchement découpée, nous prennent à la gorge. Par terre, des têtes de moutons nous regardent, les enfants sont très impressionnés… À l’écart, sur une petite place ombragée par d’immenses platanes, des hommes endimanchés palabres en fumant le narghilé et en jouant à une sorte de jacquet, la « Taula », connu dès le 1er siècle.
La route est longue pour Ankara, de grandes étendues, des paysages désertiques défilent devant nous… Un arrêt s’impose à Gordion où Alexandre le Grand se serait assuré le plus vaste empire du monde en tranchant d’un seul coup d’épée le nœud gordien ! Un tumulus, dans la pénombre : un privilège, le conservateur ouvrant une grille, nous permet de toucher le tombeau du roi Midas ! Lieu bien austère pour un puissant monarque, sage et pondéré, mais comme le raconte Ovide dans un récit qui nous laisse songeurs, gardons ce secret afin de ne pas l’ébruiter : « Le roi Midas a des oreilles d’âne ! » Le conservateur nous invite à une discussion autour d’un thé, mais comment se comprendre dans un langage turco-anglais… Dehors, des enfants et des oies se baignent dans la boue. Dans le bazar, l’effervescence des marchands perchés sur des estrades portant, exhibant des sous-vêtements féminins est burlesque, tant ces rustres camelots hurlent et vantent la délicatesse de ces fines lingeries !
Dans la capitale Ankara, nous sommes bouleversés par la pauvreté, les enfants en haillons en sont les témoins. Les immenses bidonvilles, des « Jecekondu » ou « maisons construites en une nuit », grignotent les collines alors que des minarets en tôle pointent vers le ciel… Ces « nouveaux quartiers » sont desservis par des nuées de dolmus… La citadelle est encerclée de vieux quartiers vivants, au cœur desquels, dans un ancien bazar couvert est installé le musée « Hittite », prodigieuses variétés des civilisations anatoliennes de l’Asie Mineure. Nous sommes captivés par les peintures murales d’un sanctuaire de plusieurs millénaires, aux motifs géométriques, aux scènes de chasse – corps sans tête, hommes vêtus de peaux de léopards – des déesses de fécondité en terre cuite, idoles en forme de violoncelle… devant tant de créativité, le temps ne semble pas s’être écoulé. Au temple d’Auguste, miraculeusement conservé après avoir été transformé en église puis en mosquée, nous assistons à des funérailles, cinq cercueils ! Les cris de ces femmes sont assourdissants, la ferveur populaire envahit la voûte de ce lieu. Avant de prendre la route, une halte s’impose au mausolée d’Atatürk, libérateur et père de la nation turque, mais du haut de ces trente-trois marches, guide-t-il encore son peuple ?
Les Turcs donnent souvent l’impression de jouer, avec une boulette de papier, un morceau de carton, une boîte, une pierre… ils s’amusent aussi au volant ! Les camions, les fourgonnettes zigzaguent, les chauffeurs chantent, doublent en haut des côtes, slaloment et contournent des obstacles imaginaires ou non … Aux stations-service, l’accueil est chaleureux, on nous offre le thé, les pompistes veulent seulement parler avec nous !
La route pour la Cappadoce est pittoresque, le plateau « anatolien » est très coloré, au fond des plaines, les villages aux ocres jaunes, bruns et rouges en forme de tumulus se confondent avec le paysage. Sur les toits plats des fermes de torchis, sèchent au soleil des abricots, des piments, couverts d’une multitude d’insectes. Des enfants jouent, crient et se baignent dans les auges à vaches. Des paysannes vêtues de pantalons de velours rouge imprimés de grosses fleurs multicolores travaillent dans les champs.
Au cœur de l’Anatolie, sur des hauts plateaux, Aurélie et Tristan sont émerveillés par la Cappadoce. Depuis le passage de l’apôtre Paul, depuis les voyages des premiers chrétiens, ces étendues semblent inchangées. De curieuses formations géologiques, des « cheminées de fée » ont été dessinées et sculptées par l’érosion des vents et par le ruissellement des eaux pendant des milliers d’années. C’est en ce lieu mythique que la fille du roi Colchide, Médée la magicienne, médita sa terrible vengeance, incarnée par Maria Callas dans un film de Pasolini ! Sur une terrasse surplombant la vallée de Göremme, il faut vraiment faire une halte de plusieurs jours. Dans un camping tout récent, nous sommes seuls, mais protégés par ces géants, dans une atmosphère nocturne blanchâtre et fantasmagorique, la lumière lunaire illumine ce site fabuleux. Comme chaque matin, on est réveillé par le muezzin, sa voix résonne, puis le cri d’un âne se répand à l’infini… Là, semble encore souffler l’esprit chrétien premier des nomades, hommes, femmes, enfants et ânes portant des marchandises, comme dans une scène biblique, ces pèlerins prennent le chemin d’on ne sait où. Comme à l’aube des temps, le soleil illumine ces curieuses concrétions, les tufs colorés de roses et de souffre, d’incarnats et d’indigo. Être dans un autre monde, nos enfants passent de cavité en cavité, escaladent, pénètrent dans des tunnels, traversent ces cheminées, nous devons tenir le rythme pour les suivre ! L’eau et le vent ont sculpté des niches dans la roche où les hommes ont dessiné de charmants jardins, des églises troglodytes recouvertes de fresques pleines de fraîcheur et abîmées de graffitis dévastateurs… des déprédations de vandales lors de conquêtes et de la bêtise humaine ! Ainsi dans la « Tokali Kilise », l’église à la « Boucle », sur un enduit très épais de chaux et de sable, telle une bande dessinée aux graphismes naïfs et savants, ces fresques rayonnantes de couleurs racontent depuis plus de dix siècles, l’éternelle histoire du Christ. Dans les autres villages, Urgup, Ortahisar, Uçhisar, les maisons paraissent accrochées, comme suspendues entre ciel et terre. Nous prenons en charge un jeune auto-stoppeur en survêtement et baskets blancs. Peut-être pour nous remercier, il s’improvise guide et envisage de faire découvrir… les secrets de la Cappadoce ! Mehmet veut nous faire passer par des trous à rats ! Finalement, Laure arrive à le congédier en lui donnant une bande dessinée d’Aurélie et « les lettres persanes » de Montesquieu, sa lecture du soir ! Mehmet travaille dans une fabrique de pneumatiques, depuis, il nous a envoyé une lettre, il voulait venir en France, mais nous n’avons eu plus de nouvelle de lui ! Au bord du fleuve rouge, le « Kizilimak », s’élève Avanos, une ville presque française ! Sur les enseignes, les enfants s’amusent à lire : « épicerie », « barbier », « potier », « marchand de tapis »… bien sûr, les hôtes nous comprennent, nous accueillent, nous bavardons, nous conversons de nos impressions de voyage autour d’un thé à la menthe ou à la pomme. Nous reprenons la route avec nostalgie, au loin comme dans un décor, la pyramide neigeuse d’un volcan créateur, le mont « Argée » s’impose par sa présence, mais l’agglomération de Kayserie aux mausolées finement décorés nous attend…
Notre désir est d’aller plus à « l’Est », mais le voyage est long, avec les enfants, finalement nous prenons la route de Konya. Près des pistes, des tas de pierres et des épouvantails à moineaux ressemblent à des femmes assises. Au bord de « l’Uzun Yolu », la « Grand-Route », une ancienne piste caravanière qui reliait Konia, la capitale du puissant sultanat Seldjukide à la Perse, se dresse le caravansérail de Sultanhani, dont la salle monumentale aux nefs voûtées est devenue un pigeonnier démesuré aux odeurs âcres et irritantes de fiente. Des grappes d’enfants, des fillettes aux doigts enluminés de henné, nous font découvrir les trésors de ce monument délabré, en un parcours labyrinthique de salle en salle. Au milieu de ces ruines, la coupole de la mosquée repose sur quatre imposants piliers…
De vastes horizons désertiques, puis une oasis ceinture la cité de la steppe, nous pénétrons dans la ville sainte, Konya, phare du soufisme. Pris dans un tourbillon lumineux par l’intensité des couleurs, des céramiques « Suljekide », des faïences bleues des médersas, des tapis richement décorés, nous découvrons la cité du plus grand poète mystique de langue persane, Rûmî, Djalâl ad-Dîn, dont le mausolée, le « Tekke de Mevlâna », est vénéré de tout l’Orient. Ce sage écrivit sur la porte d’une cellule du couvent des derviches tourneurs, l’ordre de la « Mawlawîya » : « J’étais neige, à tes rayons je fondis ; La terre me but ; Brouillard d’esprit, je remonte vers le soleil… » Devant la mosquée « Alaedin Camii » en restauration, Tristan ramasse un objet métallique, nous découvrons qu’il s’agit d’une médaille représentant l’empereur byzantin Justinien 1er (483-565), une belle découverte !
Plus au sud, malgré la chaleur moite et humide, nous faisons une halte à Antalya.C’est en ce lieuperché sur un plateau verdoyant et plongeant dans la mer en falaises abruptes, « le pays de tous les peuples », qu’abordèrent l’apôtre Paul et son ami Barnabé…. Dans le « Karaali parki », un parc à la parure tropicale, la végétation est luxuriante, les hibiscus prospèrent en arbres, des ficoïdes géantes et multicolores tapissent le sol et les orangers dansent dans l’azur. Au musée archéologique, Tristan reconnaît dans une vitrine, la médaille qu’il a trouvée…
Puis ce sont les sites antiques, Pamukkale, « le château du Coton » où la nature paraît s’être amusée en creusant des vasques de calcaires blanchâtres, alimentées d’une eau chaude saturée de sel, un liquide blafard s’écoule le long de falaises immaculées aux matières grenues ou lisses, brillantes au soleil. On raconte que Poséidon en colère détruisit à plusieurs reprises la ville d’Hiérapolis. Dans le bassin près du temple d’Apollon, une nageuse, quelques siècles plus tôt, la reine Cléopâtre nageait dans cette eau translucide, peut-être, déjà, au-dessus de colonnes écroulées. Le soir, nous nous lavons les dents avec cette eau trouble. Beurk ! Ce breuvage est impropre à la consommation, heureusement, des compagnons de soirée nous ont proposé des boissons aux relents d’alcool très énergiques. Au retour, nous découvrons la démesure des cités gréco-romaines, nous arpentons des nécropoles, temples, thermes, théâtres, odéons, stades, la bibliothèque, en espérant trouver quelques trésors… Aphrodisias et le raffinement de ses fresques et de ses mosaïques en sont de merveilleux témoignages, telle cette merveille, les arches du « Tetrapylon », « quatre portes » reposant sur seize élégantes colonnes, là je rêve tandis que d’autres crapahutent parmi les ruines.
Un soir, nous nous arrêtons dans un camping, un hammam, une piscine, des toilettes sans portes. Dans la baignoire en pierre, sous la coupole du hammam, je prends un bain, serait-ce un bain de jouvence, un bain régénérant ! Là, une petite auberge, pas de carte, nous choisissons les plats dans une cuisine exiguë, le chef nous montre des piments et nous dit : « Ça chauffe ! ». Un dîner bien relevé, les piments nagent dans un fromage onctueux de brebis tout cela pour nous quatre. Lendemain matin, pour partir, personne, nous étions vraiment seuls comme souvent, sous la porte, je glisse un billet, un homme arrive à vélomoteur, il me rend un autre billet, peu, c’était encore trop !
À Éphèse, au pied du mont « Coressos », face à la mer, s’élève un théâtre grandiose, à cette époque, le public devait être très nombreux pour remplir les vingt-quatre mille places, quelle leçon ! Qu’avons-nous fait pour perdre autant le goût de la représentation théâtrale ? En fin de journée, l’éclat du soleil couchant relève encore la pureté du calcaire de la façade de la bibliothèque « Celsus ». Penser à ces douze mille rouleaux, elle fut la troisième plus grande bibliothèque de son temps après Pergame et Alexandrie et songer à l’immense perte, à tous ces écrits incendiés et détruits lors des invasions des Goths… Après la mélancolie, le bonheur, le temple d’Artémis, la rue des « Courètes » aux multiples témoignages, ses colonnes de marbre sont gravées de graffiti, de dessins et d’écritures de l’époque romaine à la nôtre, vouloir en vain déchiffrer l’indéchiffrable, mais l’énigmatique statue de la déesse Artémis aux multiples rejets de mamelles trône désormais dans le musée de Selçuk. Au pied de la forteresse, un marchand de tapis nous offre des thés à la pomme, à l’orange et déroule de nombreux tapis. Après de longs marchandages, discussions, palabres, tractations, nous refusons les tapis modernes qu’il nous propose. Nous achetons un kilim, un sac de chameau kurde, finalement, il est heureux de notre choix !
Dans notre fourgon, nous déjeunons dans un cadre somptueux du théâtre de Milet. Les bains de ces ruines antiques sont investis maintenant par des lézards à têtes d’iguanes. Des cigognes nichent dans d’immenses nids accrochés au dôme recouvert de tuiles romaines d’une petite mosquée.
Didymes, ou le gigantisme à couper le souffle, un délire ces deux colossales colonnes cannelées du temple d’Apollon. Perchés en haut d’une autre colonne, tels des stylites, une multitude de moineaux occupent un nid de cigognes. Là, une « Gorgone », par terre, la tête géante de la « Méduse » nous regarde, partons vite et ne soyons pas, par son regard, pétrifiés en statues, nous sommes rassurés, elle a déjà été décapitée d’un coup d’épée par « Persée ».
Un contraste avec la démesure, le calme, là des oliviers poussent entre les gradins du théâtre de Nysa. Quel repos parmi cette oliveraie centenaire !
Après avoir traversé son détroit, nous passons une dernière nuit en Turquie dans les Dardanelles. Après une vingtaine de kilomètres de piste, nous faisons une halte dans une forêt d’eucalyptus qui plonge dans une mer d’un bleu outremer. Un homme déploie une natte devant notre fourgon, quel confort, c’est « Byzance » ! Le soir, cuisine traditionnelle, hors-d’œuvre, poissons, brochettes, légumes, douceurs, un repas arrosé au raki, un grand régal et le tout pour quelques livres… Dans la nuit, des coups de feu, une ombre, un homme, peut-être un berger, essaye d’ouvrir le fourgon, il est bien fermé, les enfants dorment…
L’épilogue : quelques notes, quelques traces écrites, des photos… le plaisir de revivre au présent ce périple vingt ans après et comprendre que nous étions souvent seuls étrangers itinérants à glaner et à jouir de ces surprenants instants de vie, de rencontres. Telle une résurgence, un voyage au cœur de ma mémoire où l’atmosphère, les odeurs, les couleurs sont encore bien présentes, un bonheur de repenser, de rêver à ces merveilleux moments partagés, vouloir partir pour l’Orient !
1 - sur le modèle de la Rome Antique
Hervé Grimal
Vaurargues, août 2009 |