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  texte du livre : « impressions de voyage - Bénarès, un but suprême… »
 

Prix de l’écriture 2007
8ème biennale du carnet de voyage – Clermont-Ferrand

 

 

« L’Inde est un monde en soi.
Une terre de contradictions.
Nul autre pays n’apparaît sous un aspect
aussi insolite. L’Inde est une énigme. »
Pierre Toutain

 

 

« Il est des villes – telles Bénarès – encore tellement
imprégnées de prière, malgré l’invasion du doute
moderne, que l’on y est plus qu’ailleurs libéré
d’entraves charnelles, et plus près de l’infini. »
Pierre Loti


Ô Gange
J'ai reçu sur tes berges
L'essence de la suprême béatitude
Les larmes me viennent aux yeux
À la seule pensée de quitter ta rive
Pardonne-moi si je dois partir
Ô Mère
J'ai touché ton eau
Et tes vagues m'ont purifié
Ô Gange
je te prie les mains jointes
Gange vertueuse
J'espère revenir un jour sur tes berges
J'ai reçu sur tes rives
L'essence de la suprême béatitude
Il est futile de se livrer aux dévotions
Expiations, méditations
Alors qu'un seul bain dans ton eau
Purifie la vie entière
Gange
Ne m'oublie pas après ma mort
Poème chanté par un batelier sur le Gange.

 
 

 

 

Au printemps 2004, nous étions « aux Indes », il faudrait dire « en Inde », mais il est plus juste de parler des Indes tant elles sont multiples. Malgré de nombreuses lectures, une certaine préparation, en arrivant sur le sol indien, nous avons ressenti un choc très intense. D’abord, la première sensation est profonde, et prolongée, non pas celle d’une odeur, mais d’odeurs au pluriel, elles planent en permanence sur l’Inde, émanations entremêlées, arômes exacerbés, suaves des jasmins…ou exhalaisons fétides d’excréments d’humains, d’animaux, puanteur de matières organiques en décomposition, provocant d’irrépressibles haut-le-coeur. Les senteurs embaument ou empestent, elles pénètrent votre corps, vos vêtements, là-bas, on devient « odorant » …Tout est imprégné de ces effluves, les gens, les rues, les maisons, les temples… Pour nos périples, c’est bien sûr à bord de la mythique voiture indienne, « l’Ambassador » que nous nous sommes déplacés, elle fait partie du paysage indien, c’est un monument national, on ne peut pas dire qu’elle soit belle et confortable, pourtant, dedans, on se sent bien. Parce qu’elle est haute, elle permet de voir le paysage, peu rapide, elle laisse le temps et le plaisir de la découverte, cahotant, bringuebalant, elle nous transporte dans un décor au charme d’antan. Les rétroviseurs ne sont pas utiles à la sécurité, d’ailleurs, ce mot n’existe peut-être pas dans le vocabulaire hindi ! On y pend tout ce qui brille, ce qui scintille, ce qui rutile, ce ne sont que des « porte-objets » richement décorés de guirlandes, d’icônes. Fréquemment un Ganesh rouge s’y balance au rythme des mouvements de cette masse métallique à quatre roues. Quelle aventure de prendre ces routes indiennes – mille surprises nous attendent – qui ne sont fréquemment qu’un ruban d’asphalte, de la largeur d’un véhicule et de terre battue sur les bas-côtés. L’Ambassador klaxonne, se faufile, double sans aucune visibilité, même en haut d’une côte…Les Indiens semblent indifférents aux dangers, aux catastrophes et les accidents sont fréquents. D’ailleurs, le code de la route, s’il existe, est parfaitement ignoré, il n’est pas nécessaire de savoir lire pour posséder un permis de conduire, on l’achète ! C’est un pays, un monde, où cohabitent les humains et les animaux : vaches, éléphants, chameaux, ânes, chèvres…les marcheurs, les vélos, les scooters, les motos, les voitures, les charrettes, les tracteurs, les camions décorés et surchargés, et de très nombreux obstacles insolites…L’attente à un passage à niveau baissé peut être très longue et toute une vie immédiatement s’organise. Les enfants nous proposent des glaces, des jus de canne à sucre, des colliers de fleurs et d’autres colifichets. Dans la gare d’Agra, nous sommes plongés dans un microcosme indien, noyés dans la foule des voyageurs, nous attendons le « Shatabdi Express » pour nous rendre à Gwalior. Sur les quais, les vendeurs ambulants abordent les passagers. Les Indiens vont et viennent, ils boivent du thé bouillant et mangent des sucreries… Comme une nuée d’oiseaux, sur les rails, des enfants vêtus de guenilles arrivent par grappes, attrapent les vêtements des passagers espérant récolter quelques roupies. Un mendiant estropié, un homme araignée, tourne autour de nous, un petit billet, il repart et nous remercie, en souriant. À chaque arrivée, les trains sont pris d’assaut, les voyageurs s’accrochent aux portes ouvertes, tandis que, déjà, ces omnibus repartent. En retard, comme toujours, le Shatabdi Express rentre en gare, une foule grimpe dans les wagons. Des ventilateurs brassent l’air chaud d’un wagon de première classe, les vieux sièges sont recouverts de housses blanches où les taches sont imprégnées à jamais. Des serveurs transpirants et habillés de vestes blanchâtres nous servent un thé brûlant. Une semaine de train pour relier Delhi à Bhopal, mais une journée et deux nuits avec cet express ! Un saut de puce en avion entre Khajuraho et Vanarasi Bénarès, et nous nous immergeons dans une des plus vieilles villes au monde, la ville sainte entre toutes, sise dans une boucle du fleuve Sacré, « Mère Gange » et entre les deux rivières, Varuna et Asi. La chaleur est accablante, nous prenons un repos salvateur dans un vieil hôtel au charme britannique, en permanence parfumé : dans des vasques posées sur des tables basses, des fleurs flottent à la surface de l’eau et embaument les boiseries, les salles, les escaliers, les couloirs et les chambres, d’où se dégage l’essence saturée des jasmins. En fin de journée, à bord de l’Ambassador, nous traversons la ville, c’est un capharnaüm, la circulation devenant de plus en dense, nous continuons à rickshaws, puis à pied, et nous nous sentons foule dans la foule, en compagnie de milliers de pèlerins, malades ou bien portants venus des quatre coins du « Pays de la Pomme de Rose », nous avançons péniblement. Les rues du centre sont comme dans toutes les villes indiennes, un grand marché très animé. La chaleur du soir renforce davantage les odeurs enivrantes, écoeurantes. La « Dasashvameda Road » s’élargit, ici, les mendiants vénérés comme des dieux, les mendiants lépreux, déformés par la maladie – ils ont des trous à la place du nez, des oreilles – tendent la main, d’autres des moignons et quêtent la compassion des passants. Des ascètes efflanqués recouverts de cendre paraissent indifférents à la multitude humaine. Le crépuscule a chassé le jour, des parasols lumineux étincellent sur le quai, le « Dasashvameda Ghât » est fourmillant de monde. Des enfants proposent, pour quelques roupies, de petites bougies posées sur des feuilles en forme de barquette : pour cette offrande au Gange, il faut faire un voeu ! Au bas des escaliers plongeant dans le fleuve, nous montons sur une barque vacillante, et nous éloignant de la rive, nous nous dirigeons vers le « Manikarnika Ghât », une plateforme, où brûlent quotidiennement des morts. Ici, la vie et la mort se confondent, les indiens y viennent pour mourir ou pour méditer : en effet, des cadavres voilés de rouge pour les femmes, et de blanc pour les hommes, que le vent dénoue de leur existence, se consument lentement en dégageant une odeur de chairs grillées. Le feu purificateur transforme en lumière ce qui n’est qu’illusion et la fumée monte vers le ciel comme une offrande à Shiva. Après, on jette les restes, les cendres, dans l’eau du Gange, elle entraîne le défunt vers un au-delà sans retour, où enfin, il n’aura plus à renaître. C’est l’heure de la cérémonie rituelle du soir, la « pûjâ » au « Dasashvameda Ghât ». Les années passent, les siècles passent et nous nous retrouvons, en cet instant, dans un monde immuable. Au bord du fleuve Sacré, au rythme lancinant des tambours et des conques, les brahmanes font à Ganga, en récitant des « mantra », l’offrande du feu, de la terre et de l’eau. Les accords des musiciens et les chants des pèlerins retentissent, tous semblent être en communion et nous sommes saisis par la ferveur populaire de ce moment unique, nous partageons leur foi dans cette nuit. Le lendemain, une heure avant le lever du soleil, les hindous : sâdhus…vieillards, adultes et enfants se baigneront afin d’accomplir le rite purificateur et de se laver de leurs fautes. Les pèlerins remplissent et vident inlassablement leurs « lota », pour accompagner le mantra « Jay Ganga Mâîkî, jay », « Gloire à notre mère Ganga » et d’autres prières, ils plongent trois fois dans le fleuve et boivent trois gorgées, alors ils deviennent eux-mêmes eau pure, recréés et régénérés. Des hindous nous ont proposé de partager leur rituel, mais pour nous Occidentaux, il n’est pas concevable de boire l’eau du Gange ! Sur le « Haraishchandra Ghât », dans ces cendres qui fument encore devant le crématorium électrique, des enfants recherchent des restes de leurs proches, des dents en or…. C’est le lieu d’incinération des pauvres, de tous ceux qui n’ont pas assez d’argent pour acheter du bois. Certes, ainsi les corps sont réduits en cendres, mais le Karma n’est pas aussi bon ! Un hindou nous a dit : « le crématorium électrique, c’est pour les chiens ! » Plus loin, sur un autre ghât, des sâdhus méditent, ils contemplent Brahmâ le dieu soleil, qui en se levant, illumine les coeurs et Bénarès la ville de la lumière divine, un instant qui se grave à jamais dans notre mémoire. À deux pas des ghâts, vieux de plusieurs millénaires, s’étend le « chowk », l’ancien quartier labyrinthique haut en couleurs et riche de scènes inattendues, nous cheminons dans les venelles étroites et tortueuses. Ici, le vent de la vie et de la mort, le souffle de la spiritualité, nous collent à la peau, ils s’immiscent dans nos esprits, nul ne peut échapper à cette force, à ce fantastique pouvoir d’attraction, nous croisons des hommes et des femmes marmottant des prières, des enfants s’occupant à mille taches et des vaches qui se nourrissent de papiers et d’ordures, dans le meilleur des cas, d’écorces de canne à sucre. Les dieux sont partout, nichés dans plus de deux mille temples, sur des autels dans les maisons et dans les rues, et là comme ailleurs, un Ganesh rouge vif nous regarde, le dieu des écrivains et des musiciens nous accompagne tout au long de notre périple indien. Devant un étal de poudre rouge et orangée, un enfant fait signe de marquer notre front de vermillon. C’est un porte-bonheur, un gage de bon augure dispensé par les Dieux pour une union longue et heureuse…Pourtant ici, la tension entre les extrémistes est telle, que des militaires armés doivent protéger le quartier du temple de Vishvanath, qui garde en son sein le lingam de Shiva. Impossible de s’en approcher, aucun profane n’est autorisé à y pénétrer ! Implantées entre temples et palais, les échoppes colorées nous émerveillent, elles regorgent d’étoffes, de soieries multicolores, d’images pieuses, de paquets de poudres colorées, de cuivre, de « lota » pour les cultes ou la cuisine, d’idoles…Notre séjour indien touche à sa fin, nous faisons quelques achats : des saris et un tapi jardin du Rajasthan, un collier en or… mais surtout nous ne voulons pas repartir sans une terre cuite et de la soie de Bénarès. Dans un bazar, nous achetons une matka ronde : depuis des millénaires, les indiens fabriquent des récipients en terre pour conserver l’eau du Gange, un bien précieux durant la saison sèche, et pour purifier leurs demeures. La soie, l’étoffe de toutes les cérémonies, est utilisée pour les naissances, les mariages, les décès, c’est parfois dans un linceul de soie que l’on drape les morts pour les coucher sur les bûchers du Manikarnika Ghât. Dans la rue, on prépare le repas, une fois encore, les odeurs nous attirent, mais ici impossible de goûter aux plats, les piments nous emporteraient la bouche et l’estomac ! En sortant du bazar, nous découvrons un marché très vivant, les hommes interpellent les passants, ils vendent des fruits frais et délicieux ainsi que d’énigmatiques légumes. Des vaches aux regards lointains, d’un air désintéressé, glanent au passage quelques restes, des singes volent des bananes, on les laisse se servir, ces fruits sont des offrandes au dieu Hanuman, plus loin des éléphants impassibles semblent attendre la fin du monde…Nous ne pouvions pas quitter Bénarès, sans passer par l’université, l’une des plus grandes facultés de philosophie et de sanskrit de toute l’Asie, où de nombreux brahmanes et musiciens officient. On a le sentiment d’être au coeur du film « India Song » ! Dans cet immense campus où règne l’esprit, recherchant peut être un peu de fraîcheur sous l’ombre des manguiers au feuillage sombre et touffu, les vaches sacrées broutent l’herbe grillée des pelouses et des terrains de sports ! Avoir passé la « Porte du ciel » et pénétré dans la « Ville de lumière », la plus ancienne cité du monde, l’antique Kâshî, contemporaine de Ninive et de Babylone, la ville sainte que Shiva porte sur la pointe de son trident, reste pour nous une révélation. Là peut-être, avons-nous appris à désapprendre, là sommes-nous venus chercher tout ce que nous avons oublié, tout ce que nous avons perdu !...


 

 

De page en page : en fond, écharpe en soie de Bénarès – à l’origine… ÔM ; l’aube à Bénarès ; soie ; fleurs ; notre chauffeur de Delhi à Agra et son ambassador ; l’ambassador, le porte-objets ; sur une route du Rajasthan ; mendiant à la gare d’Agra ; Bénarès ; la Dasashvameda Road ; le Dasashvameda Ghât ; crémation au Manikarnika Ghât ; pûjâ au Dasashvameda Ghât ; l’aube, ablutions rituelles ; des sâdhus ; vache sacré dans le Chowk ; Ganesh rouge ; matka ronde, tapi jardin et soie ; wok ; temple à l’université ; Shiva, peinture sur un mur ; lever de soleil sur le Gange à Bénarès    

 

 


impressions de voyage - Bénarès, un but suprême…
textes et photos Hervé Grimal
cet ouvrage a été imprimé à Vaurargues – Gard
sur vélin d’Arches
Vaurargues – 2006

       
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